Gâteau VS Galette, au nom des rois

Sud contre Nord. Brioche contre feuilleté. Fruits confits contre frangipane. Irréconciliable  en cuisine, les gourmands s’accordent à table en savourant une part de gâteau et une autre de galette. Et dire que cette histoire est née d'un différend qui opposa au XVème siècle boulangers et pâtissiers ! Chacune des deux corporations voulant obtenir le monopole de la fabrication du gâteau symbolique, ce sont les pâtissiers qui l'emportèrent auprès de François 1er. Il fut néanmoins accordé aux boulangers "de faire autre chose" et ils jouèrent sur les mots en inventant la galette, qu'ils offraient gracieusement à leurs clients, le jour de l'Epiphanie.

Chaque année, pas moins de 30 millions de galettes des rois sont dégustées, à 80% à base de pâte feuilletée et fourrées à la frangipane (mélange de crème pâtissière, de beurre, de sucre et de poudre d'amandes) voire à la pomme ou au chocolat. Loin, très loin de la brioche en forme de couronne, parfumée à la fleur d’oranger, recouverte de sucre et et décorée de fruits confits (symbolisant les pierres précieuses offertes par les Rois mages !) qui trône sur les tables provençales. Une tradition de Noël qui fait écho au blé de la Sainte- Barbe, à la crèche et ses santons, au cacho-fio, au Gros souper et aux treize desserts, à la messe de minuit, au pastrage, à la Pastorale et, enfin, à la Chandeleur ! Amateurs de gâteaux et de galettes font preuve d’un geste identique de solidarité, avec la “part du Bon Dieu”, dite également “de la Vierge” ou “du pauvre”, destinée au premier malheureux qui se présenterait au logis. Cela existait déjà du temps d’Anne d'Autriche et de son fils Louis XIV, à l’origine de la frangipane inspirée du Pithiviers et péjorativement rebaptisée “parisienne”. Pas sûr que la tradition subsiste au Palais de l’Elysée où, depuis l’an passé, c’est Jocelyn Lohezic - le champion de France de la spécialité - qui prépare des galettes de 1,20 mètre de diamètre ! Sans couronne, et donc sans fève.

Le 3 décembre se déroule à Paris le 50e salon de l’Association des Fabophiles de France... Traduisez, les collectionneurs de fèves des rois ! Un musée situé à Blain, à 40 kilomètres au nord de Nantes, y rassemble même des milliers de pièces. Pas trop grande pour se
dissimuler dans la galette ou le gâteau, pas trop petite pour éviter d’être avalée, la fève des rois est indissociable de l’Epiphanie. Au temps des Grecs, la fève légumineuse dont la forme étrange évoque le fœtus, était utilisée pour l’élection des magistrats ; plus tard, les
Romains les imitaient pour désigner leur chef en cachant une pièce (en argent, en or ou... un haricot blanc pour les plus pauvres) dans un morceau de pain. L’Eglise choisit, quant à elle, de combattre cette coutume païenne en substituant l’enfant Jésus à la graine ! Aussi amusant que cela puisse paraître, on continua de tirer les rois sous François 1er, Henri III et même Louis XIV. Ce dernier mit néanmoins un terme à une pratique originale orchestrée sous Louis XIII : les grandes dames qui tiraient la fève devenaient reines de France d’un jour et pouvaient demander au roi un vœu...

TÉMOIN DE L’HISTOIRE DE FRANCE

Menacée sous la Convention, la fête des rois faillit être interdite avant d’être rebaptisée “Fête des Sans-Culottes” ; sous la Révolution française, l’enfant Jésus fut logiquement remplacé par un bonnet phrygien... La même époque vit naître la “galette de la Liberté”, ou “de l'Égalité”, dépourvue de fève, qui permettait de poursuivre la tradition du gâteau partagé sans élire un roi. C'est sur ce principe qu'est célébrée au palais de l'Elysée la galette des rois, depuis 1975, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing. Après le Second Empire, la fève en porcelaine (issue des ateliers de Saxe ou de Limoges) se généralise sous la forme de poupées, bébés emmaillotés ou animaux avant de laisser place à la fève en céramique ou en plastique qui, au XXe siècle, va parfois transformer l'objet en... support publicitaire ou en figurine de dessin animé. Symbole de fécondité pour les uns (la fève est le premier légume poussant au printemps, soit après le solstice d’hiver), elle promettrait chance, richesse, pouvoir et vertu à celui qui la trouve. A charge alors au “Roi” de choisir sa “Reine” en jetant la fève dans le verre de l’heureuse élue et... d’offrir une galette identique aux mêmes convives ! Une tradition qui daterait du XIVe siècle et qui voyait, déjà, les plus avares engloutir la fève pour ne pas débourser d'argent...