André Girod, le tour du monde en 80 ans 

Propriétaire des Jardins de Magali à Lauris, qui offrent à la culture une vitrine originale, cet ancien enseignant est à l’origine de la “classe franco-américaine” dans les années 70. 

Par Rémi Lacassin 

Les paysages du Pérou, le climat de Madère, les revenus des Etats-Unis et le mode de vie à la française… Si, selon André Girod, “le pays idéal n’existe pas”, l’addition de ces quatre facteurs permet de s’en rapprocher. Assis au cœur des Jardins de Lauris, grotte troglodytique abritant des événements culturels depuis 2000 et son rachat par cet ancien enseignant, notre globe-trotter du XXe siècle devise sur le tourisme, les Etats-Unis, l’apprentissage des langues, la politique, l’art… A bientôt 80 ans (rendez-vous en 2015), André Girod a passé la moitié de sa vie à l’étranger, et la majorité outre-Atlantique. “Je suis parti la première fois à 22 ans, et à l’époque nous n’étions pas très nombreux”, sourit ce natif de Marrakech, qui révèle avoir attrapé le virus des voyages grâce au Touring Club de France, prestigieuse agence dans les années 50-60.

Une association qui va lui permettre de découvrir les richesses du monde, en même temps que ses fragilités. Car, depuis quelques décennies, parcourir la planète n’est plus l’apanage des riches ; en abandonnant la sphère élitiste pour s’ouvrir au plus grand nombre, le secteur a entrepris un virage clé. Pour le meilleur et pour le pire, le tourisme de masse étant autant un progrès considérable pour l’homme qu’un danger pour la survie des espèces et un risque réel pour l’environnement… “Regardez le Machu Picchu (Pérou) et Port Arthur (Tasmanie), deux sites en perdition à cause des milliers de visiteurs par jour. A Tulum, site archéologique d’une ancienne cité maya, les Mexicains ont augmenté les prix pour diminuer le flux de touristes. Chez nous, la grotte de Lascaux a été fermée pour en créer une artificielle…”, décrit André Girod avec passion, faisant ici référence à l’un de ses ouvrages (une vingtaine ont été publiés), recommandé en 2012 par l’Unesco et le parlement européen.

UN DÉFENSEUR DE L’ENVIRONNEMENT...

A ce souci permanent de la préservation des ressources de la planète, notre très actif retraité s’est très tôt intéressé et investi pour sauvegarder une tout autre richesse… la langue fran- çaise au pays de l’Oncle Sam. Depuis son premier poste dans le Wisconsin, il constate avec tristesse la disparition progressive du français au profit de l’espagnol dans les universités américaines. Dès 1972, il en alerte le Quai d’Orsay et, sous l’égide du Ministère des Affaires Etrangères et de l’ambassade de France à Washington, André Girod se voit officiellement “détaché pour la promotion de la langue et de la culture de la France aux Etats-Unis”. Une mission qu’il accomplira avec ténacité grâce à la création, deux ans plus tard, de la classe franco-américaine dont le principe repose sur l’échange d’enfants scolarisés en cours élémentaire. L’histoire est en marche. Son rêve américain, il va désormais le partager… “Pour le même coût qu’une classe de neige, on a envoyé nos petits pendant trois semaines à l’autre bout du monde ! Quarante-huit états ont accueilli plus de 40 000 Français, et autant se sont ren- dus chez nous”, s’enthousiasme-t-il. Encore fallait-il convaincre les dirigeants politiques… Une formalité outre-Atlantique où une simple poignée de main avec le super intendant (et l’accord des parents) suffisait ; un parcours du combattant face aux lourdeurs de l’administration française malgré l’engouement quasi-immédiat des élus. Le premier à donner son aval sera le maire de Versailles, bientôt imité par plusieurs de ses homologues à travers l’hexagone.

… ET DE LA LANGUE FRANÇAISE

Authentique trait d’union entre les deux pays, André Girod n’est pas peu fier d’avoir œuvré pour la France. Mais il va plus loin. “Avoir vécu à l’étranger donne une autre vision de chez nous. On n’en voit pas seulement les défauts, juste la façon dont on devrait réagir”, estime celui qui démarra sa carrière comme instituteur dans le XXe arrondissement de la capitale. Loin d’opposer la langue de Shakespeare à celle de Molière, il dénonce le vertigineux déséquilibre dans l’exportation des deux cultures. “Après le déclin de notre enseignement, nous assistons à celui de notre littérature. Tous les livres anglo-saxons sont disponibles chez nous, alors que nos auteurs ne sont, pour la plupart d’entre eux, même pas traduits et restent donc inconnus ! Leurs best-sellers se comptent en millions, et les nôtres en milliers…”, regrette André Girod qui déplore une situation identique pour le cinéma et, pire, la musique. A l’affût des mutations liées à la mondialisation, le propriétaire des Jardins de Magali (du nom de l’une de ses quatre filles) n’en demeure pas moins un Provençal d’adoption convaincu. Ses créations artistiques sentent bon le thym et le romarin. Une peinture par-ci, une fresque par-là… “J’aime combiner le travail manuel et la recherche de l’histoire de la Provence”, prévient-il. Qui en aurait douté en contemplant sa mosaïque sur la transformation du village de Lauris à travers les âges, de la préhistoire au XXe siècle en passant par le Moyen-Âge et la Renaissance entre autres ? Le Luberon, d’hier à aujourd’hui, un refuge idéal…

La grotte se fait l’écho de la Culture

Quatre années de travaux auront été nécessaires, entre 1998 et 2002, à André Girod pour réhabiliter ce site unique devenu un petit centre culturel. “C’est un jardin privé mais nous l’ouvrons l’été”, dit-il. Sans prétention, mais avec ambition, il accueille depuis diverses expositions et concerts. L’un des événements, en 2014, sera l’atelier de Sheila Frampton Cooper, spécialiste du patchwork, du 8 au 18 mai. On est loin, là, de la grotte préhistorique, de la ferme romaine, du lavoir des pestiférés datant du XVIe siècle… Autant de pans d’histoire qui défilent sous nos pieds lors de notre visite. Le monde a mué, les Jardins de Magali également. En 1920, le site était une usine à cerises ven- dues ensuite à Apt, mais l’activité économique s’est interrompue. La culture s’y est aujourd’hui substituée ; une autre manière de se nourrir…