La petite histoire d’un des plus vastes hôtels particuliers d’Aix

En 1656, César de Milan entreprend la construction sur le futur cours à carrosses
d’un des plus vastes hôtels particuliers d’Aix. Un an plus tard, il meurt.
Sa veuve poursuivra les travaux, qui seront ensuite terminés par son fils Claude, président au Parlement. Ce dernier épousa en 1672 Gabrielle de Forbin et joignit le nom de sa femme au sien. Son fils et son petit-fils que l’on ne désigna plus guère que sous le nom de Forbin devinrent grands sénéchaux de Provence. La génération suivante ne comporta que des filles dont l’aînée épousa en 1765 son cousin du même nom, le marquis de Forbin La Barben, qui mourut sur l’échafaud à Lyon en 1793 pour avoir porté les armes contre les Conventionnels, lors des massacres ordonnés par Fouché. 

Veuve, la marquise aux ressources fortement diminuées dut finalement se résoudre à louer une grande partie de l’hôtel. C’est ce même Fouché, duc d’Otrante, meurtrier de son mari, qui, disgracié par l’Ogre et invité à se retirer dans sa sénatorerie de Provence, fut son premier locataire en 1810. Menant à son habitude double jeu, l’oratorien conventionnel mit à profit son exil à Aix pour rallier non seulement les libéraux et les francs-maçons, mais aussi les aristocrates aixois, parmi lesquels il trouvera sa seconde épouse, Ernestine de Castellane. Plus tard, la marquise de Forbin loua le rez-de-chaussée de son hôtel au Cercle Sextius, refuge d’une noblesse aixoise oisive. On y jouait beaucoup et quand des fortunes entières y auront été dilapidées, que terres et châteaux auront changé de main dans des parties de whist mémorables, on finira par jouer des centimes, voire des haricots ! Plus d’une fois la marquise dut faire appel à huissier pour recouvrer le loyer. Après la Grande Guerre, le Cercle s’essouffle et ferme. En 1956, le Crédit Lyonnais prend possession de la totalité des lieux pour y installer ses bureaux. Les portraits de Largillière et de Rigaud quittent définitivement l’hôtel particulier d’Aix pour les murs du château ancestral de La Barben. Les remises accueillent le dernier carrosse armorié aux trois léopards des Forbin, tandis que le lion du futur LCL triomphe seul sur la façade de l’hôtel du cours Mirabeau. Énorme bâtiment sur le cours à carrosses, construit peu après l’hôtel de Maurel de Pontevès sur un ilot nord du quartier Mazarin, l’hôtel ouvre directement sur le cours, à la mode italienne, reportant à l’arrière au sud le jardin et les communs.

Prévu initialement sur le modèle des hôtels de Perrin et de Gassendi, situés 44 et 46 cours Mirabeau, avec un rez-de-chaussée en pierre de taille surmonté de deux étages en maçonnerie recouverts d’un enduit carronné en bosse, l’édifice a été finalement entièrement appareillé en pierre de la carrière de Bibémus, comme l’hôtel de Pontevès dont il reproduit le plan et l’élévation, tout particulièrement avec son entrée occupant les deux- tiers du rez-de-chaussée et deux travées en façade. Les frontons brisés, les masques et les atlantes, tout ce qui était encore d’esprit Louis XIII ou du premier baroque, jugé superflu, a été abandonné. L’hôtel de style transition Louis XIII-Louis XIV présente une façade sur deux étages rappelant les puissantes et classiques élévations des palais romains. Les huit travées de fenêtres en façade ont un encadrement classique de pilastres à ordre ionique pour le rez-de- chaussée, corinthien pour les autres étages avec frises denticulées. La corniche qui surplombe les deux étages est fortement moulurée et saillante. Le large balcon central surmontant la porte d’entrée est orné de puissantes consoles aux redondantes volutes à chutes d’acanthe luxuriantes. À la clef, sous le balcon, le décor sculpté n’a pas été terminé, les pierres ne sont qu’épannelées.

Le balcon s’orne d’une magnifique ferronnerie du premier style aixois, en rinceaux et contre-rinceaux, identique à celle de l’hôtel de Maurel de Pontevès. Les fers plats reliés par des colliers dessinent des volutes serrées au rythme régulier, des enroulements supplémentaires garnissant avec élégance les intervalles. La porte à imposte et à double registre présente dans l’axe vertical médian une lourde guirlande en chute de feuilles de laurier en guise de battue ; les réserves sont ornées de quatre généreuses rosaces au feuillage luxuriant. À l’angle de la rue Cabassol, le contrefort d’angle en talus à refends est échancré d’une niche avec une Vierge. Sur la rue, à l’est, de nombreuses fenêtres ont été murées au XIXe siècle pour échapper à l’impôt. Le majestueux portail à carrosses, construit en 1749, a subi les outrages du temps qui en a détruit plus des deux-tiers, la superstructure ayant disparu. Dans le jardin, sur la façade de l’hôtel au midi, les fenêtres du XVIIe siècle ont été remaniées au siècle suivant. La décoration envisagée alors n’a pas été réalisée et la frise denticulée de la corniche est le seul ornement. Aujourd’hui, la végétation vient heureusement combler cette lacune.

L’ÉDIFICE RELANCÉ SOUS NAPOLÉON

À l’intérieur, le vestibule est structuré par d’importantes colonnes. L’ample cage d’escalier avec sa rampe à balustres de pierre conduit à l’étage noble. D’énormes boules en brèche polychrome du Tholonet donnent un charme original à cette volée d’escalier du premier baroque aixois.  La conception spatiale éclatée du vestibule singularise cette cage d’escalier remaniée au début du XVIIIe siècle à l’exemple des hôtels d’Albertas et de Boisgelin. Ici, habilement, les balustres de pierre du XVIIe furent conservés et admirablement intégrés à la nouvelle conception. Les corps de métier retenus pour l’élévation du bâtiment avaient été des locaux, les maçons Mathieu et Michel Maurin, les gypsiers Joseph Jaubert et Fran- cis Lieutaud, le tailleur de pierre Ramus, le charpentier Reynaud, le ferronnier Sénès. De même, les aménagements intérieurs seront confiés à l’Aixois Antoine Imbert, marchand de cuir qui réalisera pour la circonstance une magnifique décoration murale en cuir doré et repoussé pour les grands salons du rez-de-chaussée. Pour les gypseries de la chambre de la marquise, à l’étage, on fit appel à Jean-Louis Michel, sculpteur à qui fut aussi confiée en 1673 l’exécution d’un décor plafonnant somptueux, de quatre trumeaux aux exceptionnelles moulurations, et d’une monumentale cheminée en gypserie. Tous ces décors intérieurs ont été détruits au XVIIIe siècle pour être rem- placés par des gypseries de style Louis XV plus légères.

Au premier étage, dans un curieux salon à pans coupés, on trouve un décor composé de trophées guerriers artistiquement fixés par des chaînes ou de trophées champêtres élégamment noués par des rubans, que surmontent par une astucieuse recherche des cartouches en grisaille simulant la gypserie, où s’ébattent de déli- cieux amours. Dans les vous- sures, de fins rinceaux d’acanthe complètent le décor. Du salon, nous passons à la chambre à coucher de la marquise. La pièce comporte une agréable alcôve à joli mouvement arrondi. Tandis que les lambris s’agrémentent de coquilles asymétriques et de capricieux rinceaux d’acanthe, la voussure mouvementée comme le profil gracieux d’une arbalète se peuple de putti facétieux nichés dans une végétation rocaille du plus pur style Louis XV. Pour le reste, les pièces de l’hôtel ont toutes perdu leur décor réalisé sous l’Ancien Régime. À la fin du XVIIIe siècle, la Révolution avait contraint l’aristocratie aixoise à l’exil. Les exilés découvrent à leur retour une ville qui a perdu son statut de capitale au profit de Marseille où s’est installé le pou- voir impérial représenté par le préfet Thibaudeau, jacobin poudré choisi par l’Empereur avec l’espoir de rallier les notables de l’ancienne capitale. Autre conséquence de la chute de l’Ancien Régime, les sans-culottes avaient chassé l’archevêque de son palais, où s’installeront la Légion d’honneur et la 8e Cohrte commandée par la maréchal Bernadotte. Malgré le rétablissement du culte, l’archevêque Champion de Cicé se vit contraint de loger dans un modeste appartement rue de Littéra.

En 1807, la sœur de l’Empereur, Pauline, mariée depuis quatre ans avec Camille Borghèse, sillonnait en portandine les terres provençales sous le pseudonyme de comtesse Rosano pour aller prendre les eaux à Gréoux-les-Bains et, surtout, retrouver discrètement son chambellan Auguste de Forbin rencontré à Paris l’année de son mariage et bientôt devenu son amant. Napoléon, persistant dans sa volonté de créer un événement unificateur qui pourrait rallier au pouvoir impérial la noblesse aixoise toujours frondeuse, imagina de mettre ce voyage à profit, en imposant à sa sœur un séjour à Aix et en ordonnant au préfet et à l’archevêque de la nommer Présidente des Jeux de la Fête Dieu.

LA “LÉGÈRETÉ” DE SA SŒUR PAULINE

Le défilé traditionnel des Jeux sur le cours Mirabeau, remis depuis peu timidement à l’honneur, retrouve avec cette nomination princière son faste d’antan : du balcon de l’hôtel particulier d’Auguste de Forbin, l’altesse impériale dont la beauté fait l’admiration de tous préside la cérémonie. Au passage, depuis son char, mon-seigneur Champion de Cicé lui donne sa bénédiction en hissant l’ostensoir, humble objet plaqué d’argent, que la princesse remplacera peu après par un ostensoir d’argent. Le jeune étudiant en droit, qui remplit à ses frais le rôle de Lieutenant du Prince d’amour pour avoir l’honneur d’offrir un bouquet de fleurs à la Présidente, sera moins chanceux. Il reçut bien l’invitation à dîner mais la belle Pauline, prétextant une indisposition, se décommanda pour rejoindre Auguste dans son boudoir, et le Lieutenant du Prince dut se contenter de partager le repas des écuyers et des dames d’honneur, après avoir reçu les félicitations des consuls. L’épouse d’Auguste de Forbin, née Dortan, était à Paris avec ses deux enfants. À Aix son mari “était dans la béatitude”, écrit Chateaubriand dans ses “Mémoires d’outre-tombe”. “Il promenait dans ses regards le bonheur intérieur qui l’inondait, il ne touchait plus terre” : sa maîtresse, Pauline, était avec lui. Mais Napoléon, s’il pouvait à l’occasion tirer profit de la conduite légère de sa sœur, n’entendait cependant pas cautionner une liaison trop affichée, même en province. Il intima à Pauline l’ordre de quitter son amant, de rejoindre Gréoux les Bains sans délai et de demeurer dans la petite cité alpine jus- qu’à l’arrivée de son mari. Malheureusement, les eaux thermales ne suffisaient pas à apaiser les ardeurs de la princesse, qui envoyait à son amant des billets plus qu’en- flammés : “Ah ! que n’es-tu mon époux ! Le mien a mérité ce titre si doux, si sa vie ? Non, il ne l’a pas mérité, car sans cela tu ne serais pas le mien… addio, caro, sempre caro amico, amante caro, si, ti amo, ti amaro sempre”.

Espérant encore qu’Auguste la rejoindrait, elle écrivait : “Que cette solitude te plaira quand tu seras là, que ne peut-elle durer toujours ! Mais nous ne nous séparerons jamais. Avec de la prudence, nous serons toujours heureux…” Cependant, Auguste est contraint par le cardinal d’Isoard, éminence grise du pouvoir impérial, de demeurer à Aix, au besoin en prétextant une maladie. Mais les amants étaient trop pressés de se revoir et Pauline, sans laisser au préfet Thibaudeau à qui nous devons la relation de ces péripéties la possibilité d’essayer de la raisonner, décidera sur un coup de tête de quitter Gréoux pour abriter ses amours au cœur de la vallée verte des Pinchinats, au château de la Mignarde, près d’Aix, chez une vieille connaissance. La propriété, construite au XVIIIe siècle pour Mignard, le confiseur du duc de Villars, appartenait au début du XIXe siècle à Jean-Baptiste Rey, nommé depuis peu commissaire des Guerres. Il était l’ami des mauvais jours d’adolescence de Pauline à Marseille, quand sa famille, démunie, l’avait jetée dans les bras du sinistre Fréron, tyran de Marseille, chef des Conventionnels. Sommé par son impérial beau-frère de rejoindre sa femme et averti par Thibaudeau de sa présence à la Mignarde, le prince Camille Borghèse, couvert de gloire à Iéna, Eylau et Friedland, quitta les champs de bataille pour se rendre en Provence. Il se retrouva de bien mauvais gré, d’après les mémoires du préfet, “prenant le frais” à six heures du matin dans le parc du château, conversant avec son aide de camp, le général Cervoni, et le préfet, sous les fenêtres des deux amants, contraint, comble d’ironie, de parler bas pour respecter leur sommeil, mais disant que sa femme était bien heureuse d’être la sœur de l’empereur, que sans cela il lui donnerait une correction dont elle se souviendrait.

Pauline aimait le chant des cigales et pour lui complaire les gens de maison de la Mignarde allaient en capturer dans les collines avoisinantes pour les relâcher dans les bosquets du château. Mais à la tombée du jour, les paysans armés de gaules battaient les bassins du parc pour imposer silence aux grenouilles coassantes que la princesse trouvait dérangeantes. Le matin, sa femme de chambre préparait dans l’antique baignoire de marbre blanc de Carrare le bain de lait d’ânesse parfumé à la lavande dans lequel Pauline aimait à se prélasser. La salle de bains de la Mignarde fut plus tard  transformée en chapelle… Stephen d’Arve, dans ses Miettes de l’histoire de la Provence raconte qu’il a vu la baignoire elle-même utilisée comme autel dans l’oratoire du château. Après les bains au parfum de lavande qu’elle offrit à la voluptueuse princesse, après les fumées d’encens qui l’enveloppèrent dans son utilisation sacrilège, c’est maintenant dans la fraîche senteur des agrumes que la baignoire, reléguée à l’orangerie, termine sa carrière. L’Empereur, exaspéré par l’inconduite notoire de sa sœur, ordonna vertement au chambellan trop amoureux de quitter sa charge et de rejoindre l’armée de Junot en campagne au Portugal. En 1810, Auguste, après avoir fait la campagne d’Autriche, donna sa démission et s’installa à Rome pour se consacrer à la peinture avec ses amis Granet et Ingres. Sa liaison avec Pauline prit fin en 1813. Séducteur impénitent, ayant rencontré Juliette Récamier, il éveillera la jalousie de Benjamin Constant qui écrira en 1814 dans son journal intime : “Devant moi, elle a été si gracieuse avec M. de Forbin que j’ai dû revoir celui-ci et amener les choses entre lui et moi au point de nous battre demain…” (ndlr : le duel n’eut pas lieu).

Près d’un an après le second retour du roi Louis XVIII, sous le ministère du duc de Richelieu, le comte de Forbin, appuyé par une campagne de presse ultraroyaliste contre Vivant Denon, fut facilement élu membre de l’Académie des Beaux Arts le 10 avril 1816, et le 16 juin nommé directeur des Musées royaux.
Aux heures douloureuses du déclin de l’Empire, Pauline avait rejoint son mari à Florence. Elle s’éteignit prématurément auprès de lui en 1826. Elle était âgée de quarante-six ans. L’installation d’une banque dans l’hôtel, il y a un quart de siècle, a bouleversé la distribution et la décoration des salons du rez-de-chaussée. Heureusement, le vestibule et l’escalier ont été préservés et restaurés. La pose d’une grande baie vitrée et un éclairage judicieux permettent à chacun d’admirer une des plus remarquables réalisations architecturales aixoises du premier quart du XVIIIe siècle.

Rendez-vous aux Journées du Patrimoine

Les Journées européennes du patrimoine constituent, en France, le grand rendez-vous culturel de la rentrée pour un large public qui, à travers les ouvertures et les manifestations proposées, peut découvrir, entre amis ou en famille, le patrimoine proche de son environnement quotidien. Cette année, à Aix-en-Provence, Marie-Pierre Sicard-Desnuelle, adjointe au Patrimoine culturel de la ville, assistée d’Isabelle Zunino, chargée de mission, offre au public, dans le cadre d’un partenariat privilégié avec Dominique Oger, directeur régional, assisté de Marie-Hélène Dessaix, chargée de communication, la possibilité à titre exceptionnel de visiter l’Hôtel de Forbin, siège de la direction régionale de LCL (38, cours Mirabeau), le samedi 20 septembre de 10h à 17h30.

Plusieurs visites guidées seront proposées au cours de la journée, permettant d’admirer les trésors cachés de ce magnifique hôtel particulier, et notamment la chambre qui abrita les amours illégitimes de la Princesse Pauline Borghese, la jolie et scandaleuse sœur de Napoléon, et de son séduisant chambellan, Auguste de Forbin. À l’invitation de la direction de LCL, en alternance avec les guides conférenciers de l’établissement bancaire, Daniel Chol assurera à titre exceptionnel quelques visites et dédicacera dans le grand vestibule de l’escalier de vanité ses ouvrages consacrés au patrimoine ancien de la ville d’Aix : “Le fontainier d’Aix” et “Secrets et décors des hôtels particuliers aixois”.